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Patrice Terraz: Welcome on Board / Marins en détresse, abandonnés par leurs armateurs

Marins en détresse, abandonnés par leurs armateurs

Ils arrivent du bout du monde. Des Philippines, d’Indonésie, d’Ukraine, du Cameroun, de Chine ou d’ailleurs. Ils sont marins et naviguent sur toutes les mers du globe, au gré des escales décidées par les armateurs. Leur métier, ils l’exercent au coeur des océans, loin des médias et des organes de contrôle. On sait peu de leurs vies, de leur travail, de leurs galères. À quai, ils sont cantonnés dans des ports interminables, à des kilomètres de la ville. Certains sont traités correctement. La majorité est exploitée, sous-payée, voire impayée ou abandonnée. Pour ceux-là, les conditions sont indignes. Indignes de notre civilisation, des valeurs humaines universelles, de la dignité due à chacun.

L’International Transport Workers Federation (ITF), regroupement mondial de syndicats du transport, se bat pour venir en aide à ces marins et dénoncer leur exploitation. Il lutte pour imposer aux armateurs des barèmes de salaires décents. Car le transport maritime international est un chaos social. L’expression d’une opacité organisée, rendue plus vive encore par les dérives de la mondialisation. Pour échapper aux lois sociales de leurs pays, les sociétés de navigation utilisent les « services » d’autres États qui louent leurs pavillons, se soustrayant ainsi à leurs obligations réglementaires. Ce sont les fameux pavillons de complaisance. En 2004, l’ITF en dénombrait pas moins de 29, soit près de 20 000 navires concernés.

Pour les armateurs, recourir à ces pavillons est un état d’esprit. Celui de la triche érigée en système. Les propriétaires, abrités derrière des montages juridiques complexes pour faciliter leur fuite en cas de problème, n’en sont pas à une manoeuvre près. Sait-on que les marins qui osent se plaindre à l’ITF figurent sur une black-list, diffusée dans certaines agences de recrutement international, réduisant ainsi leurs chances de réemploi ? Imagine-t-on le machiavélisme des armateurs qui embauchent à dessein des équipages multinationaux, afin de saper la solidarité à bord et jouer sur les antagonismes culturels pour limiter les désirs de revendication ? A-t-on idée des salaires, pas plus de 400 euros par mois pour certains marins ?

Il faut aussi parler des violences physiques, de l’absence de soins médicaux, des logements déplorables à bord, de la sécurité déficiente, de la nourriture insuffisante, des salaires versés au compte-goutte. Tout ce qui fait le quotidien des petites et grandes humiliations de la mer.

Seules quelques « affaires » sont médiatisées jetant à la face de nos certitudes la misère de ces hommes, leurs destins de pacotille, le drame de vies d’esclaves. Des faits-divers qui heurtent nos consciences. Ce fut le cas avec le navire « Vassily Belokonienko », à Sète. À bord, des marins russes, pas payés depuis six mois, ou du « Fenix » à Marseille où l’équipage roumain a dû bloquer le déchargement d’alumine pour récupérer ses trois mois de salaires impayés.

Mais l’évènement qui a marqué les esprits, c’est l’affaire du « Florenz », à Sète. Un cas typique de marins abandonnés. À bord de ce cargo panaméen, 22 employés, grecs, géorgiens, croates, ghanéens, camerounais, congolais, embauchés avec des faux contrats de travail, des salaires inférieurs aux minima, impayés depuis trois mois. L’armateur n’avait cotisé ni pour l’assurance, ni pour la caisse de retraite de son personnel et a préféré tout abandonner (navire et équipage) plutôt que de devoir payer ses dettes. Bloqués 14 mois au port, ils ont dû attendre la vente aux enchères du bateau pour récupérer leurs arriérés de salaire.

Le temps s’arrête. Ennui. Angoisse. Désespoir. Rentrer ? Impossible sans argent.

Ces marins échoués, Patrice Terraz les a suivis sur un pont, dans une coursive, ou dans leur cabine, silhouettes asservies sur des navires de fortune. Il a accompagné ces hommes ballottés, séparés de leurs familles, coupés de leurs racines. Des hommes, qui comme chacun d’entre nous, n’aspirent qu’à une chose : vivre décemment.

Philippe Bourge

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